États généraux du film documentaire de Lussas

En août 2006 à la suite de mon intervention « Le son du documentaire » dans le cadre du festival, je rencontrai deux personnes dès lors restées proches: le cinéaste François Caillat et le documentariste radio Thierry Genicot. Voici l’émission que ce dernier réalisa lors de sa venue au festival.

Thierry Génicot août 2006

RTBF Le monde invisible

La Revue Documentaires

Les territoires du sonore 2006

Actes de la conférence

p 41 à 132

LUSSAS 2018

Point d’écoute, périphéries du silence

1ère partie 25 août 10h
2ème partie 25 août 14h30

Face au sonore, face au silence une impossible arrogance.


Ce n’est pas sur le site de la prise de son que l’on peut étudier le sonore. Ce n’est pas qu’à cet endroit que la richesse de son existence ou que ses flux nous débordent. Si nous surveillons incessamment tous les sons qui émergent, nous n’en possédons heureusement qu’une quelconque conscience. C’est que s’il y en a trop, l’oreille trie, suivant toujours son désir parmi ce qui s’y trouve, incapable d’entendre ce « tout » que le micro retiendra.
Pour pouvoir appréhender le son, l’écart est nécessaire. Il faut s’éloigner, faire retour au silence pour, dans un second temps, aborder la réécoute.
Sur le terrain, on l’expérimente, on fait face à l’arrivée d’un sonore toujours hypothétique, choisissant une distance de prise, en toute ignorance
de l’à-venir. Tout à l’inverse du photographe, qui s’appuie sur la fixité d’une présence permanente, au moins celle d’un décor, ou sur la présence avérée d’un objet en mouvement ; mais au son, qu’en est-il du savoir de ce qui va jaillir ? Quand ? Et où cela aurait-il lieu ? Personne ne le sait.
Toujours « battus », au son on finit toujours « battu », débordé par l’imprévisible nature chaotique des événements surgissant, en puissance ou en insignifiance. On se découvre soudain trop près ou trop loin, jamais dans l’idéal point de vue d’un attendu prévisible. Le son fait peu de cas de
la prévision qui nous habite, de cet idéal attendu bâti sur la mémoire des expériences passées, le sonore se moque bien de l’idéalité d’une attente.
Face à ce « tout » recueilli par le micro, la réécoute nous offre l’amer constat de voir disparu ce que la vie sur site nous permettait librement de choisir. L’excédent domine ce qui a été recueilli : un trop
d’information sans valeur et sans choix. Une saturation sonore de mouvements ramenés à une égalité de valeur de tous les sons. Difficulté d’y
trouver sa respiration. Comment revivre ce beau silence dans lequel
régnait ce que nous écoutions ? Le splendide isolement de cette écoute toute engagée vers une seule chose en dépit de tout brouhaha ? Car
l’écoute se constitue dans un tour à tour, une succession, jamais deux données perçues ensemble. L’attention peut y être coupée, même
profondément engagée, elle vit dans les pointillés que les silences détachent. Comment oublier ces silences, établis en nous dans des retours vers notre mémoire, ceux que chaque surgissement instaure ? Coupure par surgissement comme coupure du montage mettent côte à côte un avant
et un après, une coupure encadrée de deux oublis, ce qui avait lieu n’est plus, tout comme ce qui a précédé ce plan nouveau venu. Le silence est
partout, il domine et nous ne l’entendons plus tant nous sommes attentionnés à construire notre continuité. Si nous n’y prenons garde, « croyants » que nous sommes en une vérité des outils, nous acceptons, sans plus la voir, la saturation que l’automatisme de la capture opère à notre insu. Comment donc restaurer ces silences subjectifs, ces silences vitaux pour l’écoute, propres à celui qui va devoir « construire sa place » devant les images ? Seuls les silences peuvent aider à respirer, à sortir un peu de l’apnée infernale. Le silence n’est pas le rien, les blancs qui séparent les mots d’une scripta continua(1) sont ceux qui permettent autant de reprendre son souffle que de faire apparaître le sens de mots tout à coup détachés. Le silence est le point d’articulation moteur de la dynamique du récit. Il n’est pas l’établissement d’un rythme mais la condition de toute compréhension. D’ordinaire, chacun oppose les silences aux bruits et les pense comme des trous, des vides, des absences, validant ainsi une considération référente aux bruits : il y a du bruit ou il n’y en a pas. Pourtant, si nous écoutons attentivement les silences, nous nous apercevons de la diversité des résiduelles et des petits bruits qui les habitent. Ni vide, ni plein, chaque silence, comme chaque bruit, est une bulle, une poche qui grandit en disparaissant et dont les infimes matérialités, les presque-riens inqualifiables, colorent la matière. La nature des silences change du proche au lointain. Silence de quel lieu, de quel événement, devrait-on demander ; et entendu depuis quelle place ?
Le son est une résiduelle turbulente prise dans un mouvement qui va en s’effaçant et c’est au lieu même de cette dilution dans l’air que le bruit fait silence. Pour nous, faire silence est un acte engagé dans une relation à l’autre ou au monde – ce qui revient au même –, une relation qui ne peut être tenue qu’en intermittence ; c’est un acte signifiant qui peut vouloir dire « je te laisse la parole et t’écoute ». Là où le silence oblige, il faut répondre. Une parole appelle une réponse. Il faut produire un son. Répondre au silence par le silence déclenche l’inquiétude : c’est un silence qui s’épaissit de sens, un silence trop éloquent, provocateur. Dans tous les cas, faire silence préside à une attention portée. De même que pour écouter, il faut garder le silence pour observer ce qui advient ou pour comprendre ce qui a eu lieu. Observer le champ sonore par ses silences, en considérant les vides plutôt que les pleins, peut donner le sentiment d’effectuer un renversement
de l’acte d’écoute. Nous pouvons pourtant dire qu’il n’en est rien. En effet si, dans notre permanente volonté d’acquérir, nous valorisons ce que nous conquérons en faisant peu de cas de ce que nous abandonnons, à l’inverse, notre réalité physiologique ne répond aucunement à cela. Car, a contrario, notre économie est tournée vers la nécessité de désinflation : ne pas prendre, ne pas entendre, ne pas regarder, ne pas agir. Notre économie vitale veille pour sa survie à la limitation de ses dépenses. Voilà pourquoi nous nous contentons d’écouter ce que nous désirons, ce qui nous est utile, ce qui nous est strictement nécessaire et suffisant.
Daniel Deshays

1- Ou scriptura continua, l’écriture continue que les Grecs et les romains utilisaient.

Listening point, peripheries of silence
Saturday, 25 at 10:00 am and 2:30 pm, Salle des fêtes


Facing sound, facing silence, an impossible arrogance
It is not on the location of a sound recording that
you can study sound. It is not only at this spot that
the wealth of its existence or that its pulse overwhelm
us. If we incessantly survey all the sounds
that emerge, we fortunately only possess a mediocre
conscience. Because if there are too many sounds,
the ear filters, always following its desire through
the existing material, incapable of hearing the
“everything” that the microphone picks up.
In order to apprehend sound, a distance is necessary.
You have to move away, return to silence so
that, in a second moment, you can begin a rehearing.
In the field, you experiment, you are faced with
the arrival of an always hypothetical audio event,
choosing a distance of capture, in total ignorance
of what is to come. The complete opposite of
photography, which is based on the fixity of a
permanent presence, at least that of a backdrop,
or on the objectively confirmed presence of a
moving object; but in sound, what can we say
about our knowledge of what is to come? When?
And where will it happen? Nobody knows. Always
“beaten”, when you record sound, you always end
up “beaten”, outflanked by the unpredictable and
chaotic nature of forthcoming events – potentially
or insignificantly. Suddenly you find yourself too
near or too far, never at the ideal position for the
predictable event you await. Sound has little respect
for our propensity to forecast, for that ideal
expected occurrence imagined on the memory of
past experience; sound thumbs its nose at the
ideal nature of what is expected.
Facing this “everything” picked up by the mike, a
rehearing offers us the bitter experience of noting
the disappearance of what living on the site allowed
us freely to choose. Excess dominates what has
been recorded: too much useless and unchosen
information. A sonorous saturation of movements
flattened back to the equal value given to all
sounds. Difficult to find one’s breath.
How is it possible to relive that beautiful silence
reigning over what we were listening to, the
splendid isolation of that listening completely
focused on one sole thing in spite of all hubbub?
For the act of listening is constructed amid a
sequence of turns, a succession, never two events
perceived together. Attention can be cut, even
profoundly engaged, it lives within the suspension
points detached by the silences. How can we forget
these silences, fixed within us by the returns to
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our memory, those introduced by each appearance.
Cut by occurrence like the cut of a splice puts side
by side a before and an after, a cut framed by two
moments of forgetfulness, what was taking place
is no longer, exactly like what preceded this newly
arrived take.
Silence is everywhere. It dominates and we no
longer hear it, so much are we concentrated on
building our continuity. If we don’t take care, “believing”
as we do in the truth of tools, we accept,
without seeing it any more and unknown to us,
the saturation produced by the automatic reflexes
of recording. How can we restore the subjective
silences, those silences which are vital for hearing,
particular to the one who will have to “construct
their place” facing the images? Only silences can
help breathing. The blanks which separate the
words of a scripta continua1 are those that allow
one as much to recover one’s breath as to make
the meaning of all suddenly detached words
appear. Silence is the driving articulation point of
the narrative’s dynamics. It is not the establishment
of a rhythm but the condition of all comprehension.
Usually people oppose silence to sound and think
of it as a series of holes, voids, absences, validating
in this way a way of thinking about sound: there
is sound or there isn’t. Yet, if we listen attentively
to silences, we perceive the diversity of residual
and tiny noises that inhabit them. Neither empty,
nor full, each silence, like each noise, is a bubble,
a coated covering that grows and disappears, and
whose infinitesimal physical manifestations, indescribable
almost-nothings, colour the material. A
silence from which location, of which event, we
should ask, and heard from what place?
Sound is a turbulent residue captured in a movement
which is erased as it moves forward and it
is at the very site of its dilution into air that noise
becomes silence.
From our point of view, silence is an act of engagement
in a relation to the other or to the world,
which amounts to the same thing, a relation that
can only be established intermittently: it is a signifying
act that can mean: “I let you speak and listen
to you.” There silence carries an obligation, you
must answer, a word summons a response, you
must produce a sound. Replying to silence by
silence provokes anxiety: it is a silence that thickens
with meaning, a silence too eloquent, too provocative.
In all cases, making silence rules over a focused
attention. In the same way that in order to listen,
you must keep silent to observe what is happening
or to understand what has taken place.
To observe the soundscape by its silences, considering
the empty spaces rather than those that
are full, can give one the feeling of carrying out a
reversal of the act of listening. We can nonetheless
state that this is not true. Indeed if, in our permanent
desire to acquire, we place value on what we
conquer by ignoring what we abandon, on the
contrary, our physiological reality in no way
responds to that way of doing things. For, on the
contrary, our economy is tuned towards the necessity
of deflation: not to capture, not to hear, not
to see, not to act. Our vital economy is careful for
its own survival to limit expenditure. That is why
we are satisfied to listen to what we desire, to
what is useful, to what is strictly necessary and
sufficient.
Daniel Deshays

1- Or scriptura continua, the continuous writing used by
the Greeks and Romans.